Jeudi matin. J'étais chafouin.
Jour de gronde, jour de manif', jour de temps gris. En avance sur mon programme, j'ai une heure à tuer avant d'aller au taf.
Je rentre dans un bar pour m'installer confortablement sur l'une des banquettes rembourrées qui m'oblige à tourner le dos au comptoir et à faire face à la rue où le quotidien fait s'activer les passants, claquer les talons hauts sur le bitume et s'impatienter les hommes en costume qui gardent un oeil sur la montre alors que les mamies qui les précèdent sur les trottoirs ne pensent qu'à s'émouvoir sur les feuilles rousses portées par le vent automnal.
J'adore observer l'Homme de la rue. Le langage des attitudes, les codes vestimentaires, les éclats de voix qui se détachent du bruit de fond, tout cela nous renseigne plus surement sur l'état moral du citoyen lambda que n'importe quel sondage dont l'avalanche dans les feuilles de magazines, elles aussi, annoncent le changement de saison politique.
Soudain, me tirant de ma petite torpeur, une voix couvre toutes les autres dans le bistrot. Un peu vulgaire, un homme du peuple se lance dans un réquisitoire sévère contre les anti-réformistes. Je n'ai pas besoin de me retourner pour savoir à quoi il ressemble, sa prosodie me dit tout de lui : Ses cheveux que je devine blanchissants, son manque d'instruction, le fond du discours est frustre. Il prend la salle à témoin : "C'est scandaleux, de nos jours, plus personne veut bosser, les jeunes sont des glandeurs qui vivent des aides sociales". Il surenchérit "Moi, j'ai souffert au travail, y a pas d'raison, tout le monde doit bosser!". Je m'amuse de la réaction des autres habitués qui protestent, tantôt du bout des lèvres, tantôt de manière frontale et pas beaucoup plus intelligente. L'orateur de bazar devient agressif et lance : "Vous savez ce qui nous faut, hein... vous l'savez? Moi j'vais vous l'dire passque j'ai pas peur moi ! C'qui nous faut c'est un bon dictateur !"
"Et pour toi, un cerveau !" ai-je songé malicieusement, mais tout cela n'avait déjà plus d'importance car dans la rue, sous mes yeux, un spectacle émouvant était en train de se jouer dans l'indifférence générale.
Alors qu'un grabataire bien mis, en costume, mais pas pressé, un vieil homme dont on devine qu'il n'ose plus regarder sa montre depuis bien longtemps, celui-là est hésitant devant une tâche qui semble insurmontable : traverser la rue. Il pose un pied dans le caniveau et se ravise. Les bras chargés de deux sacs à provisions, il est vulnérable et il en a conscience. Par derrière arrive un jeune. Les écouteurs énormes qu'il a sur les oreilles semblent tripler le volume de sa chevelure hirsute. Son sweet rouge vif est, pour les yeux, aussi agressif que son baggy trop large est amusant . Il doit avoir 16 ou 17 ans, et comme tous les gens de son âge, le trottoir et plus largement le monde, lui appartient.
Arrivé au carrefour à hauteur du vieillard, le jeune homme ôte ses "oreilles de Mickey" et se penche sur le petit vieux qui se montre craintif. Ce que dit le jeune, je ne peux l'entendre, mais je ne perds pas une miette de ce qui se passe alors que le gamin saisit doucement les deux sacs de papy qui s'accroche à son bras en toute confiance. Lentement, le gamin traverse la rue avec l'ancien tout en lui parlant. Le vieux semble sourire et acquiescer de la tête comme si le contact de la jeunesse l'avait, pour quelques instants ouvert a un monde dont il s'éloigne un peu plus chaque jour.
Arrivé de l'autre côté de la rue, le jeune rend ses sacs au grand père qui le remercie brièvement. Le gamin au sweet rouge remet ses écouteurs, tourne les talons et repart déambuler peut-être vers son lycée.
Le vieux con du comptoir, avait terminer de débiter ses âneries. Il salut la cantonade qui ne lui répond pas et s'en va en traversant la rue tout seul.
Un moment d'humanité m'a fait passer une très bonne journée.